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Sergeï devait m’attendre près de la mosaïque, métro novoslobodskaya. une des plus belles stations du circuit, sans contredit. la plus colorée en tout cas. chacune des arches qui ponctuent les accès à la rampe est grimpée d’une mosaïque multicolore, faite à partir de petites plaques de verre translucide bleues, rouges, jaunes, vertes blanches… comme chaque station, la station novoslobodskaya est juchée tout au fond d’un interminable tunnel affublé d’un escalier mécanique, que l’on subit le temps nécessaire pour que l’organisme de notre esprit ambiant s’imprègne bien comme il faut de tout cet atmosphère jaunâtre concentré d’haleine et graisse humaine qui flotte invariablement dans toutes les stations. et comme chaque station, la station novoslobodskaya se décline sur la longueur d’un train, toit relativement bas orné de très beaux lustres, et contient, tout en son fond, une très grande mosaïque aux accents communiste-nostalgie (« ahhhh… communiste-nostalgie, pour l’amour de la musique du béton et des ‘touche pas à ça toé mon popof j’te stoole pis vont t’shipper où tu sais’, ahoui pis aussi des ‘va donc faire la file a’ec les autres si tu veux ton boute de pain d’main matin hein mon ppptit ccccamarade toélàlà’ »…). Sergeï donc, devait être tout au fond du couloir, pinné dans la mosaïque, à m’attendre vers les 14h30 en ce dimanche magnifiquement terne.
j’étais un peu en retard. ou on. parce que jean-michel, mon coloc, m’avait demandé de l’inviter avec nous qui allions cet après-midi là au musée de la guerre, на Парке победе (« na parkie pabiedi », ou « au Parc de la victoire »), là où se trouve commémorée la victoire russe sur les allemands à la bataille de Moscou, pendant la 2e guerre mondiale. big big musée de la guerre bien garni en artefacts de toutes sortes et qui me chicottait, je dois l’avouer, depuis mon arrivée.
j’ai donc suggéré à Sergeï d’aller papoter russo-français là-bas, en me disant qu’en plus, le « native » qu’il était pourrait à l’occasion commenter la visite en y allant de quelques remarques pertinentes tirées d’un vécu plus ou moins direct. ce qui ne fut pas le cas mais pas pantoute. Sergeï me signifiant, en entrant dans le musée, sa totale incompréhension des motifs qui pouvaient nous animer, moi et mon coloc, à vouloir passer 3 heures dans un passé qu’il n’avait pas l’air de vouloir ni de savoir nous commenter. Sergeï est un pacifique qui haguis l’histoire. un pacifique qui aime mieux rien savoir et vivre dans l’ici-maintenant. car, et qui pourrait se lever pour contredire Sergeï là-dessus, me disait-il, la vie se déroule ici-maintenant. la preuve, je te parle et tu m’entends ici, maintenant. hein? tu entends hein? la encore hein? voilà. le pouding de la preuve vient de prendre.
ouain, mais Sergeï, un mp-40 authentique, droit venu de l’allemagne de 1940... et Sergeï de me répondre, dans un français truffé de garnottes de silence et de syllabes hésitantes
- j’aime mieux en posséder… la posséder… la en posséder… en possession de un.
- paniatna, Sergeï, j’veux ben. mais tu vas pas lever l’nez sur ce magnifique p-38, que les SS portaient si cooooolment à la taille, la crosse par en avant, dans sa p’tite pochette moulante en cuir dur que voici ici…
- comment les canadiens s’occupent quand ils ont le temps libre?
- ah mmisère, tchèque-moi la mitrailleuse de ddddébile toi… tu penses-tu qu’on peut prendre des photos. enweille, j’en essaie une…
évidemment, il est formellement interdit de prendre des photos dans un musée. en fait aussi formellement que tout ce qui peut être formellement interdit ailleurs à moscou. c’est interdit à partir du moment où on vous prend. en attendant, vous avez toute la latitude possible PLUS le jeu un peu alléatoire que vous laisse très souvent la vigilance relative des maniacs de l’ordre. jusqu’à ce qu’un déclic se fasse dans leur esprit : saint-cul, y est toujours ben l’temps que j’fasse ma job icitte, moi. et là c’est l’début d’une longue et mystérieuse galère d’improbabilités latentes…
- pourquoi le québec veut se séparer? il y a 11 départements au canada…
- provinces.
- …provinces au canada, et c’est bien comme ça.
- nanaon, c’est pas bien comme… sti, wow, t'as-tu vu ça. un moteur d’avion tout bousillé. incroyable. pis tchèque l’hélice, toi! du métal de même, tordu comme une nouille de spag dans l’bouillon… ça d’vait être incroyablement freakant d’se trouver au beau milieu d’ce bordel-là… un vrai monde de ferraille qui cligne, qui déchire, qui gueule pis qui éclate de partout…
et vitrine après vitrine, ça continuait comme ça. moi en russe, lui en français. quelquefois on se rejoignait au milieu. lui qui commentait un gun (il faut dire que Sergeï semblait entretenir une affection très palpable pour les guns; en tout cas, c’est les seuls trucs qui réussissaient à le décrocher de son aversion pour les bébelles du temps passé… et on r’passera pour le pacifisme hein…), moi qui lui parlais du canada et qui répondais à ses questions.
bien smatt tout de même. un peu de craie sèche dans l’coco, un peu lent et monotone d’la margoulette (y a pas gros d’vie dans c’te bette-là…), mais bien smatt. et très bon en français à part ça. 8 ans dans l’corps. moi : 3 mois et d’mi. yeah.
donc un bon 3 heures plutôt fatiguant à butiner de cage de vitre en cage de vitre, survolant tous ces objets si lourds d’une histoire malgré tout encore si fraîche à la mémoire des russes (pas un jour ne passe sans qu’on entende parler d’un anniversaire quelconque à la mémoire de telle ou telle autre bataille tragique, ici; tout cela est très présent). voilà un « surface » que je ne prisais guère (y est-u hot ou y l’est pas), mais que j’ai accepté en me promettant d’y revenir, et cette fois-là de payer le 25 cennes extra pour le permis d’port de caméra numérique.
jean-michel, lui, était parti de son bord. un peu exaspéré par le contexte « pédagogique » du truc. un candidat à l’exaspération, le jean-miche. j’nous promets rien de reluisant côté colocation, mais pour l’instant ça toffe pas si pire la ride. on devait le rencontrer à la fermeture du musée, vers 18h, pour revenir dans la caisse de Sergeï.
dehors, la noirceur avait déjà enveloppé la ville et de lourds nuages gris nous rappelaient que la nuit tous les ciels sont… noirs… et que… heu… c’est pas parce que t’as faite plate toute la journée que… que la nuit va venir faire oublier ça comme s’il s’était rien passé d’gris… ou d’quoi d’même. bref, faisait sombre et aussi morose que la journée avait pu l’être en pleine lumière plate. tableau global et plutôt exhaustif qui, chez moi, grand sensible devant l’éternel, ne manque jamais d’induire les pensées les plus vagabondement dulls à la limite du mauvais pressentiment, toujours. genre : que c’est ça, un gars qui vient en char, qui prend la peine de passer les tourniquets de l’entrée du métro pis qui nous attend à côté d’la rampe, quand ç’aurait été sssi simple pour lui de m’écrire qu’il avait un char… ou : en plus, le gars catche aaarien au fait qu’on puisse s’intéresser aux vestiges d’une guerre aussi importante pour un peuple comme le peuple russe… ou : pis fuck, on aurait p’t’être dû faire autre chose que v’nir ici anyway, j’ai viargement rien appris sur la guerre ni sur la guerre « en russie », pis tout c’qu’on a fait c’est d’essayer d’éviter un total échange en tracks de ch’min d’fer…
ce qui me fait penser à l’instant que Sergeï est lui-même à l’emploi du réseau ferroviaire moscovite. donc, en fait de tracks, il doit bien s’y connaître, palsembleu d’jéribouère. il « écrit des lettres », qu’il nous a dit. « ты что?! » (« tei chto?! », « tu quoi?! »), lui avons-nous rétorqué aussitôt, dans un russe impeccable (ces deux syllables là sont si pratiques, on se les met dans la bouche dans l’temps d’le dire, ici). « j’écris des lettres dans un bureau et je n’aime pas ça ». ah bon. nous n’avons pas songé lui demander quel sens il donnait au mot « lettre ». s’agissait-il de « courrier » ou tout banalement de « caractères servant à l’écriture ». non mais « j’écris des lettres », ça peut tout aussi bien vouloir dire : je prends mon crayon et j’y vais : « l », « p », « u »… ben quoi? en russie, ce genre de chose-là pourrait très bien être envisageable. quand on pense que chaque photomaton est affublé d’un « préposé au piton » qui déclenche la photo. eh oui. ici, c’est pas toi qui drives le processus. tu t’assois pis la babouchka pitonne : « go ». clic, clic, clic. thank you ben et bonne fin d’journée. à ce jour, la question demeure un mystère entier.
après avoir viraillé pendant 10 bonnes minutes pour trouver la sortie et nous l’être fait indiquer par une des employées du musée, nous voilà donc à l’extérieur, sur la vaste place du parc de la victoire, qui arbore un obélisque immense mesurant autant de mètres que la 2e guerre a duré de jours (et le chiffre m’échape tout à coup, mais je sais que c’est dans les 4 chiffres, pis anyway j’vais y retourner pis j’va être plus attentif faque hein), et fait à partir du métal fondu de canons. ce qui est d’un tragi-cool immense, faut en convenir. (photo à l’appui section idoine.)
nous entrions dans la zone du souvenir triste et victorieux. les rumeurs de la guerre étaient maintenant derrière nous… et…
ah oui. et la soirée commençait.