
| Janvier 2010 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | ||||||||
| 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | ||||
| 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | ||||
| 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | ||||
| 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | ||||
|
||||||||||
notre héros se trouve donc en pleine place de la victoire, Parc Pabiedi, Moscou, sous les rots spleenétiques d’un ccciiel baaas et loooouurd qui ppppèèèèseee comme un ccccouveeeeeercle sur l’esprrrit ggémissaaaaannnnnt en prrrroie aux loooonnngs eeeennnnnuiiiiiiiis… et qqqquue ddde l’horrrrizon embrrrrrassannt tout le cccceeeeeercle…
tout ce que je regardais, en sortant du musée, c’était mes pieds. pas pourquoi. niaiseux mais eh. mes deux pieds qui allaient sur les dalles grossières et grises de l’immense cercle qui s’étalait autour de l’obélisque de la victoire, tout au bout duquel s’échappe éternellement comme pour les cieux un ange de fer noir obnubilant de beauté. la grand-place fait une espèce de plateforme encerclée de granit noir lisse comme du miroir et s’élance en flèche dans une allée de fontaines (aujourd’hui condamnées pour l’hiver), pointant vers l’arche de triomphe d’une autre grande victoire moscovite, celle-là sur les troupes de Napoléon, en 1812. on avait 5 à 10 minutes de marche à faire jusqu’à la caisse grise-bruits-d’boulons à Sergeï. mes pieds avançaient lentement dans une semi-noirceur coupée par les lueurs qui surplombaient la place et par les spots géants qui braquaient l’obélisque d’une manière, il faut le dire, très poétique. j’en avais quelque peu marre de parler avec Sergeï et je sentais, sans trop avoir envie de m’en formaliser (quoique poli je sois habouitchna – « обычно », « habituellement »), que Jean-Michel cherchait de manière un peu impatiente à combler les silences que Sergeï tentait tant bien que mal de calfeutrer à sa manière… mais avec bien plus de silences que de mots dans son cas. ce qui peut devenir aisément lourd à la fin.
c’est alors que sur ma droite, une grande masse blanche-bleu-rouge se faufila, subrepticement, en silence. une présence du style carcasse de camion avec pas d’moteur ou si peu. une carcasse de camion du style… panier à salade, ouais, c’est ça. panier à salade comme dans : ах блинн (« akhh blinn », ou « ahh marde »), la police. eh oui, la милиция (militsia) nous avait lentement remontés et elle roulait maintenant à la même vitesse que nous. c’est alors que je levai mes yeux de mes pieds et que je vis une sale gueule, clope en coin d’baboune, capuche de poil bleu russe classique (un beau bleu, ai-je tout de même songé) ornée d’une étoile rouge au centre du rabat avant. quelques mots, on s’immobilise. deux battements de portières, puis une porte coulissante d’où s’extrait un troisième agent, grand, gueule sévère un peu cramée, un peu rabougrie mais habitée néanmoins d’une expression faciale des plus alertes et des plus présentes. pas un humoriste. puis, le gars qui semble représenter l’élément « actif » du groupe, plutôt jeune, bonne gueule, à l’abord bien intentionné, fait tous les efforts du monde pour nous communiquer qu’il ne s’agit là que d’une simple formalité de routine, un gentil contrôle des identités, purement et simplement. comprenez les gars…
- blablabla ...вашы документы… blablabla. (« vachi documenti »). en gros.
je me désigne moi-même comme porte-parole du groupe et je fais quand même répéter le monsieur, afin d’être sûr d’avoir bien compris de quoi il s’agissait. le jeune agent reformule le tout et confirme, avec la même gentillesse ferme et sans expression, ce que j’avais cru comprendre. les mecs veulent savoir si on est en règle.
jean-michel lâche aussitôt un soupir peu engageant qui attire l’attention des trois mecs. dans le cas de Sergeï, rien de bien compliqué. vous êtes russe? oui m’sieur, voici mon passeport. ouverture du passeport, coup d’œil sur la tronche de Sergeï, remise du passeport avec un regard qui signifie en gros : ok, v’là pour lui, c’est bon. maintenant le gars qui soupirait…
jean-michel n’avait pas son passeport sur lui, en fait. en guise de « document », on lui avait remis ce qu’on appelle ici une « spravka », qui est un papier à valeur temporaire, qui remplace le passeport dans les occasions où l’on a dû renouveler un visa, demander une extension, etc. habituellement, la spravka dure le temps d’une formalité bureaucratique. mais voilà, le hic, c’est que la spravka de jean-michel était non seulement un document absolument inutile, mais en plus elle était échue depuis un bon mois et beaucoup de jours. jean-michel étant un étudiant qui voyage beaucoup plus qu’il ne travaille ou étudie, il a fréquemment affaire au bureau international de l’université afin de faire réajuster sa situation. dernièrement (c’est-à-dire tôt en novembre dernier…), un voyage en Finlande l’avait forcé à demander un renouvellement de son visa, ce qu’il avait bien sûr oublié de faire, traînant depuis tout ce temps une spravka qu’on lui avait remise en attendant qu’il remplisse les formailtés nécessaires à la régularisation de son visa. entretemps, spravka échue et visa évidemment périmé, le jean-miche se baladait à tombeau ouvert, si l’on peut dire, aux 4 coins de Moscou, sans égard au lieu ni à l’heure de la journée. mal l’en prenait et il s’en mordait actuellement les deux lèvres.
de mon côté, je brandis, avec un aplomb, je dois le noter, que je voulais fortement et communicativement coopératif dans l’engageant, bien confiant et cool, mon passeport, fort d’une assurance inébranlable en ma situation rather sédentaire jusqu’ici… à moins qu’on me prouve le contraire, ce qui, j’en étais catégoriquement persuadé, relevait d’un impossible blindé à 10 couches, j’étais dans toutes les règles de l’art sans en oublier une de l’expat qui veut qu’ça s’passe smooth.
eh oui, mais ça bien sûr c’était sans compter une propension à l’étourderie qui fait dire à bien du monde, tantôt, que je suis donc ben un artiste, ou alors que je suis donc ben un épais de pas d’attention d’tête en l’air qui va finir c’est certain par oublier son enfant sur le top du char à la halte-routière par un jour de soleil et de gambaderies tragico-bucoliques de trop. vrai. vrai. mais n’allons pas trop vite vers le dénouement, shall we. pour l’instant, je me refusais à toute conclusion à savoir si j’étais plutôt « artiste » ou « épais », et je m’occupais de tendre une main coopérative et camarade vers les dignes représentants de l’ordre public et de la justice civile qui nous avaient apostrophés si consciencieusement, le cœur encore tout plein d’une commisération sincère pour les dizaines de millions de victimes russes qui ont péri en sauvant des griffes nazies une Moscou exsangue et à bout de ressources…
drôle, mais à la toute dernière seconde, sentant mon passeport glisser d’entre mes doigts et se retrouver sous l’examen minutieux du jeune casque de poil bleu, avec en toile de fond le pan droit d’une fourgonnette de police, un éclair de malaise me traversa le corps (oui, je l’ai déjà dit, je suis un grand sensible, un « plogué » sur l’ambiance psychologique du moment, un branché du pouls modal et spirituel atmosphérique, à la limite prophète latent d’une autre époque; d’où cette incroyable propension à prendre des clichés intérieurs très intenses… qui me mange d’ailleurs pas mal de RAM pour le reste des informations de la vie courante… mais ça c’est une autre histoire et je suis en train là de scraper un peu le suspense alors, fffuuiiittt, fermons cette parenthèse) : et si les dieux, me disais-je soumis à la charge d’un spasme ventriculaire à mon cerveau qui en avait besoin, m’avaient encore déjoué, et s’ils étaient, en ce moment même, bière au poing et bol de Lays barbecue sur la tite table en avant d’eux, en train d’assister gueule pendante et miettes dans la barbe à la retransmission en direct et sans annonces (j’imagine) d’un grand moment de gloire dédié à mon insondable et inépuisable tendance à gaffer. et si…
au bout d’un moment, le jeune leva un de ces œils de gars qui savait, au fond, qui savait pas trop pourquoi y savait, mais qui savait ben. au fond.
(traduction libre, gracieuseté de moi… ou de ma capacité à comprendre sur le coup…) :
- ton visa est pus bon, mon copain.
- que c’est ça, sti. voyons donc, y est pus bon mon esti d’visa! tchèque ça si y est pus bon…
- nah. pus bon. tchèque la date, citte là, là. c’est quand ça, l’mois d’novembre 2006, hmm? pus bon. (coup d’œil vers ses chums) baon, ok, on embarque ça dans l’panier les enfants…
- (me faisant tirer par le bras et ne lâchant pas d’un œil la page jaune où je cherchais en vain une tite christ d’étampe en forme de date…) voyaaaaons! y est bon, c’te visa-là, toi! c’tu fais là!
- ahouan? mont’-moé donc ça voir, on va r’garder ça.
- ben tchèque là… heu… là, là, tchèque, doit ben y avoir une date que’que part là-d’dans, sainte-jarnigouane… eh ccciboire… t’as mal tchéqué, mec, j’te l’dis… c’est que’que part, là… en cyrillique, c’est clair… c’est juss que chus un peu nerveux pis j’la trouve pas, mais si on va s’acheter un sandwitch pis une bière àà gang pis qu’on s’assoit ici en indien, à 6 cerveaux, jamais j’croirai qu’on la trouvera pas, la maudite d’date… ehhh c’qui spasse…
c’qui s’passait, c’est que les mecs étaient pas d’humeur à parlementer et, s’ils avaient faim, ils avaient avant tout une soirée à passer et, autant que faire se peut, autrement qu’à parlementer sans but avec une tête en l’air qui semble blairer un mot sur 15.
j’ai pas une grrrrande expérience de la chose, mais ça niaise pas un policier. un policier russe, ça niaise pas non plus, et en plus ça a un p’tit quelque chose d’inquiétant dans la façon de te regarder en te parlant. du genre : tu sais qu’on va avoir raison, hein ma crotte, d’une manière ou d’une autre (spécialement d’une autre, c’est-à-dire celle que tu veux pas trop qui advienne), pis que toute résistance est vouée à l’échec, faque si j’étais toi, j’écouterais c’que j’te dis là pis j’m’la farmerais, ok? astheure vient ‘citte avec nous autres, embarque dans la machine pis ça va ben aller.
la porte coulissante du panier à salade s’ouvrit. on se fit suggérer de monter. et bien sûr, on s’exécute sans ostiner. bien honnêtement.
- ok, on va s’parler ici-d’dans, vous allez voir les tout-p’tits qu’on va avoir la paix pis ça va être plus confortable pour régler tout ça.
on s’installe donc sur le banc d’en arrière. jean-michel assis au fond, à ma gauche; moi, j’étais au milieu; à ma droite, la grand’ face plate rabougrie; en face, au volant, une espèce d’al paccino qui percerait pas vraiment l’écran tétait une cigarette, l’œil petit, pas trop loquace; et à sa droite, le jeune, la vedette du film tiens, sortait un grand calepin et commençait à prendre des notes en nous expliquant la situation en détails. détails dont la majorité, sinon l’ensemble, nous échappait complètement ou presque, bien entendu. et cette fois-ci, m’a-t-il semblé, il avait l’œil qui brillait un peu plus, sa bouche esquissait une espèce de moue une coche plus baveuse que celle qu’il nous faisait à l’extérieur du camion. en fait, tous les trois mecs avaient l’espèce de même moue par la gueule. de celle de ceux pour qui ça a mordu encore aujourd’hui...
nous non, pas vraiment. plutôt, on commençait sérieusement à imaginer ben des affaires et ben des affaires plates.
j’avais le front moite et froid. je m’en rappelle.
avant d’entrer dans la fourgonnette, j’ai fait signe à Sergeï de partir et de ne pas se faire chier avec ça, qu’on était désolés et qu’ça allait probablement se régler rapidos. mais Sergeï, qui est russe et qui connaît mieux que nous l’âme russe (appelons ça d’même) m’a aussitôt répliqué qu’il allait plutôt nous attendre dehors, près de là, que cela vaudrait mieux. ce qu’il a mauditement bien fait de faire, honnêtement, car sans lui je ne sais pas du tout ce qu’il serait advenu de nous ce soir là.
bref, nous voilà sur la banquette arrière d’un vrai panier à salade moscovite, dans une situation plutôt embêtante à justifier à nos trois potes en uniforme. c’était plus confortable, ah ça pour être confortable, ça l’était. ça dépendait tout de même pour qui et de quel point de vue…