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Samedi 18 novembre 2006 6 18 /11 /2006 15:02

ça commence par un meeting des étudiants québécois au centre moscou-québec, deux semaines après notre arrivée. on a besoin, nous dit-on, de quelqu’un qui pourrait travailler au « département de linguistique et traduction ». d’un seul geste, tous les regards québécois de la salle me pointent en chœur et les paupières se mettent à proférer mon nom comme en morse, avec quelque chose dans l’intonation qui relève du : ahben ahben, qui c’est qu’on a pas trouvé tout d’suite sans forcer pour combler ce merveilleux premier poste!
 
 

ekatérina, la responsable du dispatchage des étudiants québécois, avide que c’en est presque palpable de régler le problème très plate des cours à distribuer, me regarde et, dans un enthousiasme qui puait pas mal quelque pourcentage d’un stress qui se mettait finalement à évacuer, prend acte du consensus qui semble s’être dessiné sans l’ombre d’un cheveu coupé en quatre d’un consentement de ma part. j’étais épinglé comme un papillon sur une feuille de styrofoam : linguiste et traducteur.

 

prof? nanaon. texto : « le département de linguistique et traduction a besoin de quelqu’un pour travailler avec eux ». linguiste et traducteur. pour travailler avec eux. vous autres, là, vous allez enseigner, pis moi j’vais travailler « avec eux » au « département de linguistique et traduction ».

 
 

mon imagination s’est alors mise à roronner : ahhh… pas de cours à donner… ahhh… pas de cours à préparer, exit le stress des prestations hebdomadaires, des performances scrutées à la loupe par une bunch d’ados voraces et impitoyables pour les novices… ahhh… moscou facile… moscou « département de linguistique et traduction »… ahhh… bureau relax, « avec eux », mes futurs collègues, des papotes un café à la main en punchant l’matin, et accessoirement un peu de « traduction et linguistique » à la sauce « expertise d’un "native" ». comment? sais pas trop. le journal étudiant, par exemple? pourquoi pas. un projet intéressant? a’right. anyway, pendant que les autres allaient se chauffer le cul en overtime indécent pour faire de l’entertainment pédagogico-bancal, moi, le maudit luckeux, j’allais me russifier façon smooth dans un bureau, que’ques heures par semaine. j’allais me faire des copains-collègues. « eh, math, tu viens jouer au hockey (играть в хоккей, « igrats v'rhakeï ») avec nous? moi pis mes chums on connaît un endroit cool pour ça. t’auras juste à louer des patins; anyway on est quelques-uns à en louer, c’est genre 50 roubles la paire pour une soirée, un pet... »…

 
 

j’avais les yeux qui se léchaient les babines. j’étais épargné. et tout le reste du meeting consista à assister au spectacle de mes collègues subissant un à un le couperet du sort. aucun n’y échapperait. tous auraient leurs cours à donner. tous, autant que vous êtes, à go vous allez vous transformer, en prrrrofs… (rofs… rofs… rofs… rofs… – écho caverneux diabolique).

 
*
 
 

parmi les postes à combler, ekatérina avait besoin de 9 « tuteurs », pour accompagner autant d’étudiants-es. répondre à leurs questions, les conseiller dans leurs travaux, bref une job de tutorat personnalisé. du style on se rencontre où tu veux, quand tu peux, on se promène, on papote de la pluie et du beau temps… ce qui m’aurait tenté, remarquez bien, mais l’injection de « le département de linguistique et traduction a besoin de quelqu’un » m’avait complètement anesthésié, coupé de la suite des choses, cagolé la compétence locale, dorloté l’inquiétude de ne pas savoir trop comment me faire des copains... la totale.

 
 

après la rencontre, ekatérina a donc fait appeler la cohorte des étudiants à « tutorer ». hem… des étudiantes à « tutorer »… ou hem des « mannequins » à tutorer?... non, j’irai pas jusque là. mais disons que l’angle que j’avais sur le groupe des 9 volontaires du québec me permettait de comprendre qu’il y avait là de quoi jubiler. pour eux, (et j’insiste, « pour eux »; moi, j’étais sur une autre planète…) c’était le paradis : de jeunes universitaires, 19-24, coupées au couteau pour la plupart, des bettes adorables, fraîchement passées 5 minutes auparavant à la séance de maquillage d’avant-tournage (les filles ici sont tttoujours en train de se reniper, partout; c’est une espèce de seconde nature, disons), jupettes et autres accessoires suggestifs très imaginatifs, décolletés savamment trash, chevelures tout droit sorties du salon… une meute de sympathisantes du glorieux flambeau francophone, et habillées pour la circonstance s’il-vous-plaît.

 
 

et oui, j’exagère un peu. mais c’est pour mieux traduire ce que je voyais dans les yeux de mes collègues, comprenez.

 
 

la séance de dispatchage des « tuteurs » fut quelque chose que je n’oublierai pas de sitôt. sur les 9 étudiants québécois, il devait bien y avoir 6 gars. et c’est à eux qu’on a donné l’initiative de se choisir une « touteureuse » (néologisme très cool inventé par bario dans l’enthousiasme des débuts de son tutorat : le gars ne savait tout simplement pas comment appeler le pendant féminin de « tuteur ».) pour la session. que de choix. les gars débarquaient à moscou, avaient tout juste eu le temps de se familiariser avec les flots perpétuels de modèles griffés, grimés, framés sans bon sens qui arpentent le moindre recoin des couloirs de la РГГУ au quotidien, qu’ils se retrouvaient là, en plein magasin de bonbons, gagas et incapables de ne pas le laisser transparaître, mais néanmoins sommés d’en choisir une et rien qu'une, puis de partir avec…

 
 

« euh… hem… moi j’prends toi?... » « ça t’dirais? »…

 
 

indiscible. l’enthousiasme, maladroitement géré à travers une fébrile timidité, semblait à son paroxysme. et c’est jeff, le boeu soûlon, qui s’est ramassé avec le trophée : la plus belle de toutes les touteureuses. la blonde platine aux yeux d’oasis sertis d’opales, petite sirène à la peau beurre-de-soleil montée sur une paire d’aiguilles à vous resillonner d’la première toune à la dernière le plus décrisse de tous les vieux 33 tours du rayon « nostalgie » d’votre collection… ou de celle du mononc’ 1970 le plus proche, qui est à baver (pas le mononc’, la collection), une beauté auréolée d’une aura odorante relevant plus de la constellation incandescente onirico-hallucinogène que du simple et banal « parfum », espèce de couche d’ozone, intacte et jalouse, qui recèlerait dans la lumière de ses relens maléfiques une hérodiade d’une perfection post-mallarméenne encore et toujours plus intouchable…

 
 

(que j’aime parfois me laisser emballer dans ces tentatives de description fantasmagoriques…)

 
 

ce jour-là, les yeux des bario, jeff et compagnie avaient des bouches grandes comme ça qui leur perçaient la buée du regard. et c’est là que j’ai pu confirmer qu’il y a bel et bien dans les yeux parfois un reflux de bave, indiscible et presque odorant, qui peut brouiller toute une raison, agir comme une marée millénaire à l’assaut d'une raison encore imberbe, pénétrer profondément dans l’instant de la réflexion et polluer momentannément toute tentative imaginable de rationnaliser les choses. on appelle probablement cela les hormones. mais les hormones ploguées sur un marshall à 5 étages, le gain ben crotté à 14-15.

 
 

le tableau vallait cher et j’étais aux premières loges. dans l’embrasure de la porte qui séparait la pièce où j’étais de celle où les gars accueillaient ou plutôt tendaient la main pour « cueillir » dans la vallée des touteureuses (on entendait des trilles d’oiseaux, j’vous dis), j’avais un point de vue privilégié sur le phénomène. et j’étais littéralement crampé. cette gang-là est à se bidonner.

 
*
 
meanwhile…
 
 

une certaine olya (variante du nom « olga », qui rehausse un nom très laid à mon avis et qui s’écrit comme ceci : оля), devait m’appeler au centre moscou-québec, une fois la séance de dispatchage terminée. ekatérina m’avait bien spécifié que « le département de linguistique et traduction » était bourré de gens sympathiques, avenants, des gens adorables quoi, avec qui il était impossible de ne pas s’enticher… et de ne pas jouer au hockey... j’en espérais pas autant, c'est clair. pourtant déjà la perspective de me retrouver dans un environnement plutôt « travail de l’ombre » me permettait d’anihiler toute manifestation d’attentes. pas d’problème. amenez-moi le « département de linguistique et traduction » anytime, que j’m’intègre!

 
 

pas très pépée en fait de converse, la olya. je dirais même quelque peu marinée dans le formol. bon. mais néanmoins correctement smatte. pas très loquace non plus. bref... alors voilà, je dois me présenter jeudi prochain au korpus 2, local 406 pour avoir une petite papote avec elle. à quoi devrais-je m’attendre, madame?, en quoi ça consiste? devrais-je préparer quelque chose?, y a-t-il des choses qu’il me faut savoir avant d’arriver?

 
 

« ahhmmm… ce n’est rien de bien compliqué. mais vous verrez lorsque vous serez sur place. »

 
 

right. ça c’est d’la mise en contexte. r’marque ben, c’est pas parce que j’suis un peureux, mais un soldat a parfois besoin de voir apparaître quelques « flairs », histoire de percer d’infimes et quelquefois inquiétants mystères dans l’obscurité du front. sentir que la compagnie est pas trop loin et qu’il pateauge pas trop dans le mou cynique des marécageuses contrées du foutage de gueule, reconnues pour être affamées de trucs dignes d’une halloween style mauvais goût.

 

le minimum, quoi.

 
 

ok. moins que le minimum? eh, on est à moscou après tout, faut pas en d’mander trop. on va s’prendre ça à la bonne franquette moscovite, whatever pourrait bien être cette franquette. et quoi d’autre encore? quelques intonations plutôt végétales, un vague vaporeux dans les hésitations ponctuant les « réponses » à mes questions? inquiétant? non. à la limite, si j’avais été en mode panique, j’en aurais fait un léger cas. oh, rien de bien majeur, mais un léger cas. un cas plume. mais eh, le « département de linguistique et traduction » me réclamait. ils m’« attendent », même, ajoutait ekatérina, et « avec impatience » à part ça. je les voyais déjà regardant leurs montres, « bon sang, quand va-t-il se pointer qu’on puisse recommencer à vivre, à travailler pour vrai… à jouer enfin au hockey… » j’en avais des oiseaux qui me pépiaient dans l’abdomen (j’ai un certain goût pour l’hyperbole descriptive prétentieuse, un certain…). je n’en savais mais que dale encore, mais j’étais déjà en fol amour avec le « département de linguistique et traduction » au grand complet, ainsi qu'avec son staff, quel qu’il soit. je pensais même déjà faire des démarches pour une paire de patins. un bâton, sûrement. peut-être même une paire de pads. usagées. pour les genoux au moins. ahh…

 
*
 
 

puis, le fameux jeudi arriva.

 
 
*
 
 

je me pointai dans mon plus simple appareil. j’veux dire en fait de « préparation » à ce qui allait arriver. à mon arrivée, une chose me frappa d’emblée. le 406 n’avait rien d’un bureau. en fait c’était une salle de classe. une salle avec des chaises, des tables, un bureau d'prof et un tableau avec des trucs en cyrillique dessus. (j'ai d'ailleurs mis 2 gentils clichés dans la section "ma chambre"... qui devrait avoir un autre nom à part de t'ça m'semble...)

 
 
gulp.
 
 

bon, pas d’panique, on va voir. peut-être que le bureau est condamné momentanément pour cause de réparations, j’sais pas trop, et que je vais voir à l’instant le staff du département arriver en grande surprise pour les présentations d’usage en contexte in extremis… on ne sais jamais. attendons voir.

 
 

en tout cas olya, elle, était déjà là. petite. une patate, je dirais. dans tous les sens du terme. yeux lourds, l’expression légèrement abrutie, couleur de vieille envie d’chier, sourire trop rouge, molasse, mal dessiné sous un nez qui semblait avoir envie de foutre le camp de là depuis longtemps et qui tirait, dans son envie, une voix bien fatiguée… olya était laide et plate. et plutôt lente.

 
 

olya était aussi dans son appareil le plus simple. « alors bonjour, moi c’est olya, et voici votre classe. elles seront 6 aujourd’hui. parlez avec elles et vous saurez ce que vous pourrez faire à mesure. »

 
 

ou quelque chose du genre.

 
 

« hem… hein? » les mots « votre classe », « elles seront 6 », « parlez avec elles », « faire à mesure » me résonnaient dans le fjord de la respiration soudainement coupée. à travers ma surprise, je commençais à sentir une espèce de feeling difficile à cerner m’envahir la bonne humeur. quelque chose entre l’impression de m’être fait monter un certain bateau sans savoir trop pourquoi (à coups de « le département de linguistique ci et ça… ») et aussi, faut être honnête, la rage de m’être laissé emporté à ma en-voie-d’être-légendaire propension à interpréter un tantinet trop vite dans l’sens de mes désirs et envies…

 
 

ok, on s’revire de bord sweet et class. on est toff et on est capable d’en prendre sans rien laisser paraître. après tout, c’est seulement un cours à donner. on verra ben.

 
 

quelques questions tout de même, avant que la boucherie commence... j’pense que j’en mérite une ou deux. « veulent-elles quelque chose de magistral, de plus pratique, ont-elles des difficultés particulières, quel est leur niveau, dois-je leur donner des devoirs… » non mais genre help!, là, olya, come on!, j’viens juste d’apprendre que chus l’prof icitte, moi là!, pis j’ai jamais fait ça! ça m’dérangerait pas qu’tu m’expliques un peu plus le projet…

 
 

« alors voilà. le cours va durer 1h45. je vais venir y assister un jour. pas là, mais un jour. bonne chance. »

 
 

j’ai gardé mon cool. c'est essentiel dans ces circonstances. autrement, on passe pour une lavette. la honte. j'ai ensuite essayé de me structurer à la vitesse grand V pour une petite heure quarante-cinq de jus d’conversation. pas évident...

 

olya s'en allait. les jeux étaient faits. les dieux avaient l'piton collé.

 
 

j’ai alors eu un flash : le p’tit minus dans les 12 travaux d’astérix. celui qui les conduit d’une épreuve à l’autre. carrément ça.

 
 

le p’tit crisse...

 
*
 
 

la suite s’est passée comme au ralenti. j’ai vu le dos d’olya s'éloigner, j’ai entendu la porte du local s’ouvrir pour recracher la patate et engloutir un à un 6 jolis minois dans leur emballage cadeau, cahiers et étuis serrés contre leurs poitrines, qui me faisaient en s’asseyant des sourires que j’avais peine à ne pas interpréter comme des gros rires diaboliques en spots gigantesques sur le spectacle de ma niaiserie momentanément démasquée. des « bonjour » qui se moquaient. une espèce d’immense soleil réfracté qui commençait à me faire suer lentement mais sûrement, filtré par un feuillage de commentaires en russe qui provoquaient des rires à peine dissimulés…

 
 

5 secondes avant d’ouvrir ma gueule, j’ai eu une petite pèpe-papote avec mon ange-gardien intérieur.

 
 

- que-ce-ça man, j’comprends pas trop. tu veux-tu ben m’dire…

 
 

- ben… là, c’est toi l’prof mon gars pis tu vas faire connaissance avec tes étudiantes… bon cours!...

 
 

- et c’est un cours de quoi déjà?...

 
 

- ben de linguistique et traduction.

 
 

- ahoui. mais euh... arrête de rire s’te-plaît, ok…

 
 

et soudainement, il s’est mis à faire très chaud dans ce local, mais mauditement chaud, et le temps semblait commencer un bon gros break syndical…

 
* * *
Par Math - Publié dans : mathvmoskvje
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