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Mercredi 13 décembre 2006

la suite est plutôt difficile à décrire. pour y aller brièvement, disons que ce fut une longue et plutôt pénible « conversation » entrecoupée de frustrations palpables et de soupirs de part et d’autre, directement liés à la qualité générale de la communication qu’on essayait d’entretenir. en fait, quant à nous, jean-miche et moi, qui essayions le plus (ok, vous allez dire qu'on avait intérêt... mais bon, eux aussi en quelque part hein...) les seules choses que l’on parvenait à distinguer clairement dans leur baragouinage pas trop coopératif et très expéditif, ce sont les chiffres qu’on se faisait envoyer et les quelques gestes qui accompagnaient le tout.

 

le premier chiffre qui vint à nos oreilles nous fit mal : 5000Руб. ou 250$. montant qui nous effrayait d’autant plus qu’il avait été proféré gestes à la clé : prochains jours; quelque part; 3 ou 4 coups de marteau; vous deux. et, une image valant au moins 1000 mots, j’ai décidé d'arrêter de compter au bout de la dizaine que cela prenait pour la traduction directe de ce qu’on venait de nous mimer.

 

ce qu’on comprenait en gros, c’était que le mec nous annonçait une petite visite en cour avec en prime une amende de 250$ chacun. ajoutez à cela la paperasse qu’on allait s’apprêter à remplir au poste, quelques nuits d’attente avant ce qui avait toutes les apparence d’un éventuel procès et vous avez là le tableau complet d’un début de merdier qui exigeait sur le coup, à tout le moins, un excellent plan B au plus pressant.

 

et si le tout commençait avec une légère digression de circonstance…

 

- christ jean-miche, c’est quoi c’t’affaire-là? y nous d’mandent 5000 roubles pour eux, sinon y nous amènent en cour, ouben y disent que dans les prochains jours on s’en va en cour pis ça va nous coûter 5000 roubles?...

 
- ben là…
 

ok, j’avoue que la question comportait un léger élément de risque. un peu embêtant hein. eh, faut s’imaginer la scène. comment 3 policiers moscovites quelque peu mal engueulés et en devoir vont recevoir ça? y a tellement d’histoire qui circulent. et pour commencer, un policier, ça ne se soudoie pas. point. en tout cas dans notre culture…

 

mais si on réussissait à tendre une perche… une tite tite… en toute candeur de canadiens expats, là, hein… si on débloquait quelque chose, là… on est des étrangers ou on en est pas? et ils voient bien qu’on ne pige pas grand-chose depuis le début, pourquoi tout à coup on se mettrait à tout comprendre?

 

et franchement, à deux cerveaux on avait peine à mettre de l’ordre dans ce mélange de trop-de-mots-russes et de gestes suggestifs montés de sourires difficiles à interpréter. ah ça, il faut le dire. les expressions manquaient franchement de professionnalisme. ce qui me faisait de plus en plus songer que la voie du soudoiement pouvait être faisable. du moins suggérable. trollable, quoi. maintenant, restait à savoir comment on amène ça. dans les films, ça va, on a tous vu ça une fois. mais quand on le joue soi-même, ça devient soudain autre chose. croyez-moi-z-en…

 

on décide donc de « s’enquerrir ». évidemment, c’est moi qui lance la question à 1000 piasses. parce que jean-miche n’aime pas tellement parler russe. je me lance donc, en toute naïveté s’entend.

 

un peu gauche tout de même, la question, mais je l’ai voulue prudente : quel est notre choix, ici, là, les copains? juste avec ça, la confusion était prise, et d’une situation où ils avaient le contrôle, 5 minutes auparavant, nous nous retrouvions maintenant dans une zone un peu plus borderline, certes, mais où les parasites de la communication reprennaient leurs droits de tout temps acquis. et que cela faisait du bien. en toute honnêteté, moi qui ne suis habituellement pas un partisan du brouillage des ondes pour le brouillage des ondes, j’étais bien heureux sur le moment qu’on puisse avoir un petit répit et j’ai joyeusement enchaîné dans ce que j’appelle notre bien belle et malgré nous manœuvre de digression.

 

non mais que voulaient-ils? pourquoi prendre la peine de parlementer s’il n’y avait pas d’alternative possible? impossible. alternative il y avait…

 

- ok, 3000 roubles et vous sortez d’ici ni vus ni connus. ça vous va ça?

 

c’était le jeune qui se prononça le premer. en disant cela il jetait des regards brefs à ses collègues qui commençaient à se raidir un brin. petit début de soulagement chez les condamnés…

 

- écoutez, on est des étudiants, on n’a pas d’argent sur nous, on peut pas vraiment vous cracher 3000 roubles, là, come on, les gars…

 

- ok, on s’en va au poste, c’est tout.

 

et al paccino de lâcher un sacre et de faire le geste de se retourner vers la clé du panier, comme le gars qui se les fait casser pas à peu près.

 

c’est à ce moment-là que Sergeï arriva devant sa vitre et lui glissa quelques mots. paccino le regarda sans broncher, lui fit un signe de l’index, avant de sortir de la fourgonnette pour aller le rejoindre de l’autre côté, pichnottant sa clope à quelques mètres de là.

 

pendant ce temps-là, le rabougri à ma droite commençait à s’impatienter royalement. et moi, ne comprenant pas un traitre mot de ce qu’il disait (« слишком быстро », « slichkom bouistra », « trop vite »), je tentais de contenir la steam en sortant mon dictionnaire (avec un beau « можно? », « mojna? », qui veut dire « tu permets? », ce qu’il accepta), question de faire passer un peu le temps. évidemment, je ne cherchais pas vraiment, mais j’essayais de détourner l’attention, histoire qu’ils se mettent à parler entre eux et qu’ils cessent un peu de nous embarater sans même manifester le moindre souci de se faire comprendre. car ça devenait très gonflant pour tout le monde.

 
 
*
 

bien sûr, Sergeï ne nous apprit pas grand-chose lorsqu’il nous recracha ce que paccino lui avait raconté. mais la porte coulissante était ouverte et on avait là l’occasion rêvée d’avoir une p’tite converse en français, en toute sécurité, bien que sous les yeux bouillants des 3 ripoux moscovites.

 

- écoute, Sergeï. ils nous demandent 3000 roubles chaque pour nous libérer, y pètent une p’tite coche, là, non?

 

- oui, c’est un peu cher. mais ils vont prendre quelque chose c’est sûr…

 

jean-michel me dit alors : ok, man, c’est 1000 roubles chaque ou rien. sinon, qu’y nous envoient au poste on ira en prison pis on vivra d’quoi qui vaut vraiment la peine, m’en sacre…

 

ça n’a pas été très long. quelques mots de Sergeï, un échange de regards entre eux, quelques soupirs d’impatience puis la situation se libéra tout d’un coup d’une bonne charge de tension un peu fatiguante. pendant que rabougri exprimait à Sergeï ses vues petitement moralisantes sur notre situation, ce que Sergeï s’empressait de traduire en simultané, nous fouillions dans nos portefeuilles respectifs afin de trouver le petit papier bleu qui allait nous donner la clé des champs, peu importe si cela impliquait que l’on emprunte le sentier de la corruption la plus platement décevante.

 

ah qu’il faisait bon de remettre les pieds sur les dalles de la place de la victoire…

 
*
 

j’veux surtout pas paraître inutilement puritain, mais le sentiment qu’on a en voyant un représentant de l’ordre, un policier, accepter de passer l’éponge sur une question aussi totchée à mon avis que la situation irrégulière d’un étranger dans un pays, et tout cela en échange d’un vulgaire 30 tomates (2000 roubles à 3, ça donne autour de 90$), ça vous laisse un certain goût dans l’fond du regard. on ne les voit plus de la même façon après cela.

 

en tout cas, tout ça en dit long 1. sur les conditions générales du statut d’agent de police et 2. sur la situation de la sécurité intérieure, du moins, à moscou. dans une ville où la présence de la mafia est à peine camouflable aux yeux des citoyens, de savoir qu’un policier peut se faire soudoyer aussi facilement et pour si peu est tout de même légèrement freakant. j’avais entendu parler de cas qui s’étaient déroulés dans les années 1980-1990, mais, pardonnez mon ignorance, j’osais croire qu’on ne badinait plus trop avec ça en 2000…

 

mais là encore probablement que notre statut de canadiens nous a profité. de canadiens ou de nord-américains. et encore. je me demande si un noir ou un asiatique de la basse-ville aurait passé aussi free.

 
 
* * *
Par Math - Publié dans : mathvmoskvje
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