pendant ce temps en aval de la rue...
tiens, tiens, pensai-je, opportuniste armé, à jeun et bien positionné, quelle belle occasion pour dégainer. ça va faire un beau souvenir, que j'me disais, et les gars vont être fiers de moi. ça va peut-être même aider à mon intégration... mais pas trop j'espère. et d'enligner le petit groupe qui était en train d'augmenter, à quelques mètres devant nous, nous semblait-il.
portrait d'ensemble: dans l'éclairage vert jaunasse qui baignait la place où on était, 3 québécois étaient en train de se faire engueuler en cyrillique, discrétos mais ferme, (pour avoir fait leurs québécois), et l'épais que je peux être, lui, était en train d'essayer de prendre un cliché pas trop flou de la scène.
je ne sais plus qui des deux, moi ou l'épais que je peux être, fut alors presque aussitôt apostrophé par l'arrière, par un autre complet-cravate, lui aussi trrrès déterminé et tâchant de toutes les forces de son expression faciale et du statut qu'il semblait vouloir m'inspirer de me faire comprendre que la situation était trrès grave et qu'il n'était surtout pas question de résister, si l'on voulait s'épargner quelques conséquences fâcheuses que seules nos imaginations d'enfants nourris à la mamelle du cinéma américain la-guerre-froide-est-finie-mais-j'ai-d'la-misère-à-en-r'venir pouvaient arriver à se figurer. bref, le mec me regardait avec tout le bluff en sachet dont il était capable. mais ça, je ne lui ai pas dit. j'ai même pas essayé. j'le savais, mais j'le disais pas. tsé quand tu l'sais, mais qu'tu l'dis pas... personne sait qu'tu l'sais et tu peux pas prouver qu'tu l'savais pour vrai, mais tu peux l'dire, par après. personne pour vérifier. tsé. anyway...
dans ces situations, ai-je appris, l'attitude gagnante est la coopération ferme et assurée. du genre on sait qu'c'est d'la frime et on coopère. parce qu'on trouve que c'est mieux de jouer dans le film avec lui... et qu'on ne veut pas non plus voler la vedette à nos amis québécois, sur lesquels actuellement les vrais spots étaient braqués... ainsi que ma caméra.
j'ai donc choisi de lui montrer qu'au fond j'étais un figurant, et bien piètre photographe. on s'est compris là-dessus, et il m'a très sérieusement (toujours en jouant son rôle de gros méchant, hein, on s'comprenait) invité à effacer le tout et de ranger mon appareil trrrès loin dans mon sac. demandé gentil comme ça, on peut pas vraiment refuser. et entre acteurs, c'est comme ça qu'on développe les vraies complicités.
lorsque je me suis mis à nouveau à regarder en direction du trio d'iconoclastes, le cercle des agents s'était sensiblement accru, et la longueur de la consultation en disait long sur le degré de facilité dont les gars faisaient preuve afin d'expliquer, en russe, le pourquoi du big « quoi », ainsi que sur le degré d'intensité et de gravité que revêtait la situation, qui semblait requérir à présent au moins 4 « agents » complet-cravate.
ça avait l'air de négocier pas facile. j'imaginais ça de loin, en m'disant qu'y devait y avoir ben des « moui, moui, moui... » ben nerveux qui devaient sortir... (en russe, « nous », c'est « мы » et ça se prononce « mwie », avec un w très rapide; mais quand un québécois le prononce, ça sort plutôt « moui » ou « moué »). et nos copains devaient se faire aller le passeport canadien comme des majorettes en entrevue d'embauche... ahhh le caanada. comme on a une belle réputation.
on commençait à s'dire, moi et les 3 filles, qu'on allait pas voir la porte du sympathique pub avant très tard, sinon avant la fin de la soirée. ce qui ne me dérangeait pas une minute, faut quand même que je le souligne. d'ailleurs, n'était-on pas en train d'assister à quelque chose qui valait biiieeenn des sorties dans un pub tout sympathique soit-il? je jubilais. j'étais ivre de joie. ça leur arrivait enfin...
mais surtout je riais, parce qu'au fond j'les aime bien.
au même moment où je me passais cette réflexion, on se fit presque bousculer par deux grandes silhouettes surgies de la porte de côté du bâtiment administratif en question. deux silhouettes kaki, épaulettes rouges et jaunes, grandes casquettes kaki, rouges et jaunes, qui semblaient de toute évidence bien pressées de rejoindre la conférence qui se donnait à ciel ouvert.
- oh-oh.
- oookkk, hem...
- mouais...
- hishh...
(dans l'ordre: moi, miriame, marie la française, joëlle).
en effet. ça ne s'améliorait pas mais pas du tout. en fait, ça commençait soudainement à sentir la prison-moite-pas-d'fenêtre-pour-une-personne-qu'est-ce-tu-dirais-d'ça-mon-ami-du-canada-passeport-ou-pas-passeport...
au pas de jogging, les deux milices allaient vers le groupe. comme averties de quelque chose. on comprenait que ça urgeait, on le voyait bien, mais on n'arrivait pas à saisir précisément pourquoi.
(note de l'auteur: le reste de l'histoire m'a été conté par mon coloc jean-miche... en fait non, il ne m'a pas été conté personnellement, mais j'ai pu reconstituer l'entièreté de la situation à partir des récits qu'il en a faits lui-même aux différents membres de sa familles et à ses amis du québec, par téléphone. sans aucune pudeur en plus: « ouais m'man, faut j'te conte ça. l'autre jour on était christement chauds pis on s'est fait pogner à pissser sur un building, pis là on s'est rendu compte que c'était... ».)
(non, j'étais pas vraiment oobliigé obligé de faire cette précision, mais c'est un ressort qui donne un look old-style à ma narration, et j'aime ben ça. genre « roland furieux ». ou peut-être aussi un truc style romantico vaporeux et quétaine sauce 18e siècle français plate madame-de-fin-fond-d'salon-d'péteux-d'broue, dans lequel les protagonistes s'en vont à une big partie d'pêche à l'achigan au chalet d'un du salon d'thé, sur le lac de l'angoisse, mettons, en passant par la trail du doute, après avoir fait bien sûr un indispensable crush au dép du bon sentiment et y avoir pogné une grosse cargaison d'packs de clopes et 4, 5 énormes 24 d'élixir de force morale. sans oublier le stuff à mouche pis le linge de rechange, au cas où les marécages de l'amitié s'en prenne au fond d'culotte de nos aventuriers. )
(petit retour en arrière. caméra omnisciente plongeant sur la scène live)
- chto vwei dielaïte (que faites-vous-là, bâtard d'affaire?!). vwei znaïtie gdie vwei? (vous savez où vous êtes, batard d'affaire?!?) oï, oï, oï... (« oï » est l'onomatopée servant à communiquer, sans vraiment le dire, que ça va aller mal en maudit.)
- (jeff, crinqué essayer-de-parler-avec-les-locaux, ce soir-là et s'étant, pour l'occasion, proclamé porte-- - - parole officiel du commité de justification) euh... moui, moui... moui... euh...
- dokoumenti! dokoumenti!
- moui, moui... euh... moui, moui canadski, i moui bouil...
- ok, dokoumenti, dokoumenti!
- (puis, bario, très très soûl et pas trop chaud à l'idée de se faire aller l'étudiant en langue étrangère) ahm exkiouze-us, ahm... oui are a liteul bit drunk andeuh...
(par la suite, jeff nous a dit qu'il n'avait pas vraiment cautionné ce genre d'argument sur le coup, mais, probablement trop concentré à essayer de faire une phrase complète à partir du mot « moui », et son taux d'alcoolémie prononcé n'aidant pas non plus, il n'avait sans doute pas eu le temps de damer le pion à toutes les conneries que ses collègues s'apprêtaient à proférer histoire de faire avancer les choses. il n'avait donc pas pu prendre en main la situation, en bon porte-parole qu'il se voulait.)
entrent ici en scène les deux casquettes kaki...
en fait, c'est là que tout s'est tranché. selon les dires de jean-miche et de jeff, les mecs en kaki n'auraient eu qu'à dire deux mots et à tapoter du coude un des deux costards pour que les choses se règles illico. dans l'temps d'le dire (en russe, mais pas par un québécois), donc, nos 3 soûlons étaient libérés, sans trop savoir ce qui a pu faire basculer la situation d'une tension extrême bien garnie d'inconnues inquiétantes vers tout ce qui avait à présent l'apparence d'un incident malencontreux.
à partir d'ici, les spéculation vont bon train.
qu'a-t-il bien pu se passer pour que d'un geste à prime abord répréhensible que ça s'peut pas l'on passe à un accident malheureux facilement excusable... en l'espace d'une catégorie d'uniforme...
jeff, gros barbu et grossier alcoolique mais fin politologue à ses heures (mille huit cent soixante-sept-iste de surcroît... donc maudit fédéraliste naïf et sympathiquement plein d'espoirs mais d'autant plus assumé que schizophrène lorsqu'il est temps de discuter question nationale... ce qui ne joue en aucune manière sur les événements ici relatés, mais qui campe un personnage tout de même...), bref, jeff pense détenir l'explication du pourquoi. la clé de leur libération, quoi. et vu que j'respecte jeff d'une manière très subjective et irrationnelle, j'ai choisi d'opter pour sa vision des choses.
alors voilà. d'après jeff, les premiers à intervenir dans l'incident n'étaient rien d'autres que de simples « préposés à la circulation ». n'ayant aucun rapport direct et whatsoever avec la gestion intime du building administratif concerné. pourquoi des « préposés à la circulation »? pourquoi en costard? alors là voici une question qui m'embête un peu. mais jeff a l'air de connaître son affaire. et il admire beaucoup jean chrétien.
les gars en costards auraient donc voulu tirer profit d'une situation qui, admettons-le, avait toutes les apparence du dérapage cabane-à-sucre-style, pour... qui sait... s'en mettre plein les poches?
peut-être les mecs en uniformes, directement issus, eux, dudit building, et sachant très bien de quoi il retournait, sont-ils intervenus juste avant que l'étape « rançonner l'étranger » intervienne dans leur démarche...
qui sait.
en tout cas, nos 3 gars en ont eu pour leur cash ce soir-là. et la nécessité d'aller s'évacher dans un pub, tout sympathique soit-il, n'était tout à coup plus vraiment une priorité.
remis de leurs émotions, tout de même, en bigshots qu'ils se prétendent être... ils ont tout de même exprimé une très grande fierté de s'en être sortis sans embarras. « kkkrrrreeeessss, c'te soirée-là va être au top du parlmarès des conneries russes jusqu'à maintenant. », s'est empressé de décréter jeff, fier de sa shot... mais surtout soulagé de s'en être sorti indemne, selon ce que j'en voyais.
et quand on se met dans leurs têtes de p'tits party-dudes exilés, on comprend aisément comment cette soirée fut inoubliable. j'les envie presque... naaaah. pas tant qu'ça quand même. mais un palmarès de conneries, c'est toujours les meilleurs souvenirs, non?...
voyez avec quelle genre de faune chus pogné ici...
sont tellement attendrissants que j'en suis... découragé.
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