en tout cas, une chose est sûre, le p’tit marché du vieux-port, à québec, à côté de tous ces marchés-labyrinthes si vivants, si fournis, si humains, ça fait plutôt – excusez la pose « moi-j’en-ai-vu » – aumône de luxe pour frappés de soi-disant ville riche. ici, le marché en plein air est légion. et il y en a partout. je n’exagère rien. on peut retrouver 32 (là j'exagère un peu) vendeurs de sous-vêtements féminins dans un seul de ces marchés, 22 kiosques de manteaux (et je re-exagère un peu), autant (encore un peu) de kiosques d’appareils électriques en tous genres, et c’est sans compter les innombrables (là non, c'est très réaliste) kiosques de nourriture, légumes, viandes, fromages, charcuteries, friandises, pâtisseries qui n'ont absolument rien de synthétique ou d'industrialisé, à vous aguicher l’odorat que c’en est presque un meurtre si la faim frappe le moindrement…
il faut d’ailleurs que je parle un peu de cette culture frénétique du marché dont j’ai pu constater la vitalité par ici. je ne sais pas si le phénomène est européen, mais à moscou, la concurrence ne se bâdre pas trop de la cohabitation. et ici je n’ai qu’un nom en tête : горбушка (« garbouchka »).
il s’agit d’un immmmmmmmmmmmense (comptez les « m » et affublez le tout d’un exposant astronomique. ici, je suggère votre évaluation personnelle de votre quotient intellectuel) complexe intérieur de kiosques en tous genres. je n’en ai pas fait le tour, pour la simple raison que la place est si étourdissante et labyrinthique qu’elle en devient très vite concrètement effrayante. j’ai seulement parcouru la section cd-dvd et pour peu je me croyais totalement avalé par quelque chose d'inhumain, qui relève du syndrôme déjà-vu version surréaliste post-moderne. des plans pour perdre la raison, pour vrai.
13h. je quitte ma chambre dans le but d’aller faire quelques achats que je considère essentiels. premièrement, une paire de bottes d’hiver. et, accessoirement, un ou deux films russes, de préférence avec sous-titrages, mais pas obligatoirement. m’étant fait confirmer par des « locaux » qu’il est très possible de trouver les meilleurs films russes, à garbouchka, pour la modique somme de 100 roubles (moins de 5$, donc), c’est donc le cœur léger que j’aborde la station novoslobodskaya (la station de notre quartier) en route vers garbouchka.
après une espèce de tricotage quelque peu tordu d’une station à l’autre, j’arrive enfin à la station où est censé se trouver le marché garbouchka. à la sortie du métro, j’aperçois une arche qui me semble être la porte d’entrée d’un assez vaste marché en plein air. je ne trouve pas l’inscription « garbouchka », mais je ne prends pas non plus la peine de chercher en profondeur. ç’a l’air grand, ça l’est pas mal, ça doit être garbouchka. (faut dire qu’au départ je ne savais pas que garbouchka était un centre d’achat intérieur)
après en avoir arpenté 50% et m'être rendu à l'évidence que je n'aurai jamais assez de mémoire vive pour opérer une comparaison des prix recensés jusqu'ici ET en même temps retrouver les endroits qui ont été jugés, sur le coup, potentiellement intéressants, je tombe sur un vendeur de bottes qui, après que je lui aie demandé combien coûte telle paire, me baragouine comme dans sa barbe un truc à 100km/h (ils parlent tous très vite). comprends rien : « извините, я не понимаю » (« izvinitié, ya nié ponimayou » : « désolé, je ne comprends pas ce que vous dites »). le mec me répète, avec un air de se faire très chier, et cette fois-ci à 150km/h (me semble-t-il), la même chose (me semble-t-il). à cette étape, ma patience était amplement vaincue et je lui ai signifié plutôt clairement, en bon français bien québéquisé, que sa méthode n’est pas très vendeuse et qu’à ce compte-là il peut aussi bien se foutre ses bo-bottes où il en a envie, que j'en ai entendu d'autres, prix, et que ceux-là je les ai très bien compris. (je commence à être plutôt bon avec eux, surtout quand ils ont envie de se la jouer « tu comprendras rien mon p’tit maudit »). et de poursuivre ma route…
au même moment, j’entends une voix féminine qui, du kiosque d’en face, me paraphrase, en russe, ce que le mec venait juste de me balancer de l’air de celui qui ne fera pas trop d’effort pour vendre son matos. moi, diplomate et tout de même gentleman, je me retourne, remercie et demande à la madame de me répéter ce que je crois bien avoir compris (soit, un bon prix). ce qu’elle fait, devant le mec, de l’autre côté, qui pouvait très bien écouter notre conversation. après avoir constaté que je peux tout de même comprendre le russe quand on articule un brin, le mec devient tout à coup un peu plus coopératif, me demande quelle taille je chausse, m’indique le prix en étirant un peu mieux de la baboune et me dit qu’il peut me trouver ce dont j’ai besoin.
- ‘tends-moi cinq secondes, mon pote (ici, ils disent: « minoutchkou », ce qui veut dire une petite minute. je trouve ça ben cute).
et le vendeur me sort une paire de ce que je crois être des bottes d’une certaine qualité. que j’essaie et que je paie aussitôt.
il claque mon moton d’argent sur sa caisse, me serre la main, et voilà une affaire conclue.
pour 55$, j’ai pu avoir ma paire de bottes.
je suis parti avec ma boîte, mon p’tit orgueil de « dealer en russe » flatté et le regard affublé d'une espèce de soulagement additionnel, quelque chose comme l’air du gars qui se dit : « astheure, amenez-moi la sibérie! »
mais bien que je me trouvais dans un marché plutôt vaste, j’avais un doute. était-ce bien ce qu’on appelle le fameux centre горбушка… et j’empruntai la sortie en me disant qu’il suffirait d’une simple confirmation pour trancher la question. j’avais un vague doute : et si ce n’était pas garbouchka… voyons voir...
je choisis donc, pour en avoir le cœur net, d'aborder la première passante rencontrée (mon expérience m’a appris que pour ce genre de choses, la meilleure mise consiste à aborder un groupe de personnes âgées, un couple dans la jeune vingtaine ou une matante, un mononcle, qui se baladent seuls… quoique cela peut dépendre de tant d'impondérables…), espèce de matante qui m’avait l’air sympathique, quelque peu rêveuse, le pas lent. je me suis dit que le fait de lui poser une question, en tant qu’étranger, allait mettre un peu de piquant dans sa balade du vendredi et qu’elle allait certainement pouvoir me répondre avec l’enthousiasme had-hoc…
et si les moscovites n’étaient pas si durs et méchants avec les étrangers…
et re-re-niet. autre échec. en fait, j’ai eu droit à une des pires faces de carême de mon séjour. la madame n’a même pas daigné jeter un œil sur moi, n’a même pas daigné s’arrêter. en gros ça signifiait : « sacrament, tu sais pas encore c’est oû!?!? calvaire!, c’est là-bas, là. achète-toi donc une carte pis sacre donc patience au monde, hein! mieux qu'ça, r'tourne donc chevous, hein, qu'est-ce t'en penses?... non, mais ç'a pas d'allure ça… »
ok. chus p't'être un peu sensible de nature. mais j’ai sondé l’opinion de mes collègues, et il y a un consensus assez ferme qui s’est forgé dans la communauté des québécois là-dessus.
les moscovites sont insondables. quelle potentiel d'arrogance parmi les quidames. quelles bettes de blasés. la moindre question et les voilà en furie. « s’il-vous-plaît, je vous en prie (et tout le chapelet des civilités imaginables), pouvez-vous m’indiquer où se trouve tel endroit… » et vous voilà coincé dans une mâchoire d'impatience, d’airs à vous faire sentir comme la pire merde qui existe sur cette planète. un flot incroyablement rapide d’explications-charité à vous ôter l’envie même de faire répéter… et si on le fait, alors c’est la crucifixion. littérale. et on se fait farcir en public à part ça. à grands coups d'décibels. aucune idée pourquoi. on dirait que c’est une sorte de sadisme implicite. les étranger ne l’auront pas facile ici, non monsieur.
et ces temps-ci, je sens occasionnellement monter en moi une sorte d'envie irrésistible d'exprimer au premier passant rencontré qui m'apparaît, après une analyse préalable que je veux chaque fois toujours plus minutieuse, constituer un bon parti pour une question d'orientation des plus banales, bien amicalement, une légère frustration accumulée...
SACRAMENT, J’VEUX JUSTE SAVOIR SI TU PEUX M’POINTER DU DOIGT OÙ J’DOIS ALLER!!! J’TE D’MANDE PAS D’ME PRENDRE SUR TES ÉPAULES PIS D’ME FAIRE UNE RIDE!!! J’TE D’MANDE PAS D’ME FAIRE UN CRÉDIT SUR LES ACHATS QUE J’M’EN VAIS FAIRE!!! J’VEUX M’REEEENDRE!!!
pour le québécois ou le canadien moyen, d’où qu’il soit, quelle que soit sa langue maternelle, la chose est si agréable. « quoi? un étranger? que c’est fascinant! tu veux de l’aide? dans quelle langue? ahhhh! mais bien sûr que j’peux t’aider!! et si t’as besoin d’autre chose, hésite pas hein! tu comprends? non? bon, voyons voir… et comme ça, c’est mieux? »…
pour les moscovites, non. 2 crimes, ici : 1. ne pas comprendre. 2. ne pas pouvoir se faire comprendre. (il suffit de se faire balancer un ou deux « chhhhto!?!?! » – « qqqqquoi!?!?! » – pour saisir l’enjeu)
laissez-moi vous dire que ça vous ôte une couche d’envie de vous essayer à quelque communication en public que ce soit. et pourtant. pourtant… on est ici pour vaincre ce mur de fermeture, non? on est ici pour s’offrir une percée dans cette culture, non? et il faut se battre. pour la moindre parcelle d’information. on en vient à se dire que s'il nous était impossible de se confier à ce sujet auprès de cette poignée de russes francophiles que l’on s’est évertué à dénicher tant bien que mal dès notre arrivée, le séjour serait d’un déprimant à tout casser…
et en effet, mon appréhension était confirmée. garbouchka, c’était « autre chose ». une tout autre planète. un complexe dans le très complexe. un complexe inhumain. 70 000 kiosques de cd, de dvd. 70 000. juré. et toute la même chose! garanti! 70 000 fois les mêmes affaires aux mêmes prix, ou à 10 roubles près (eh! 50 cennes!)!!! un à côté d’l’autre. un en face de l’autre. un peu plus de klassiks ici, un peu plus de métal par là. des vieux films ici, d’autres plus récents par là. mais m’semble qu’il y en avait aussi par là-bas, ou si c’était plutôt par là, là-bas, l'autre là-bas, un peu à côté, à 3 ou 4 kiosques d’ici, ou à 5. mais où suis-je donc? ah! m’semble avoir vu cette face de vendeur là. mais celle-là? d’où sort-elle? ai-je franchi un sas magique? soudain il me semble ne voir que des boîtiers. des caissons. des titres. toujours les mêmes. ou non? je ne sais plus. un kiosque en coin, ah! là je me retrouve… mais pourquoi cet autre, en face? il était pas là tout à l'heure, lui...
et ceci sur combien d’étages. misère. mon cerveau n’a pas pu emmagasiner l’information. il y avait quelque chose de l’ordre du trop-plein. de l’ordre du gargantuesque-qui-en-a-fumé-un-peu-trop. du haut-le-cœur exposant illimité.
et le pire dans tout ça, c’est de voir les vendeurs vous accoster, que dis-je, vous appostropher telle l’ultime bouée de sauvetage de leur carrière, avec un texte appris par cœur, récité machinal, une espèce de brin d'scie commercial fêlé, flottant dans un parfum de spleen d'un morose à métastases, que c’en est freakant. autant de spectres dont les bras vénaux vous traversent la poitrine : « viens ici, petit, j’ai plein d’films de toutes sortes... », « qu’est-ce que t’aimes, maladoï tchelaviek, je l’ai sûrement, viens m’voir un peu, fais-moi confiance allez… », « tu cherches quelque chose, mec? c’est ici, j’te jure, regarde… », « t’as vu ma sélection… c’est à baver, crois-moi, suffit que tu t’arrêtes un peu… »…
et ils vendent tous la même chose, les sacraments. la même chose. encore la même chose…
je me suis promené dans garbouchka environ 2 heures. et je n’ai fait que la section cd-dvd. vraiment. j’sais pas comment je m’y suis pris, mais j’ai vaguement aperçu par moment, à travers les vapeurs de mon mal de mer, vasciller au plafond d'un couloir l'indication vers une section « balayeuse », une autre « informatique », en tantant désespérément de trouver le mot « sortie » sur quelque panneau indicateur (« выход », « vouihod », en russe). mais sans plus. une nausée déjà bien mûre me gardant de m’aventurer dans ces parages…
et lentement, dans mon âme et dans mon être, l’idée d’acheter s’est doucement évanouie. d’un évanouissement-capitulation. elle s'est désagrégée. c'est fort. plus rien ne me tentait. j’étais capturé, happé, en état d'hallucination avancé. j’étais à genoux. je me retrouvais en plein désert, lèvres craquelantes, maxilaire tremblante, à repasser les épreuves passées, à mesurer la petitesse de mes douleurs à l’insondable de ces oasis diaboliques, irréelles dans leur hyper-réalité, à flancher tendrement, lentement mais sûrement.
devant cette mégabanalisation du choix, mon esprit a rendu les armes. noyé en plein pavé d’intentions d’acheter, mon âme s’est rendue, poings joints, prêts à recevoir les menottes. j’ai posé un genoux. j’attendais la camisole de force. j’étais défait. vaincu. battu.
va falloir que j’retourne là-bas. les maudits, y m’auront pas!
