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mathvmoskvje

Vendredi 15 septembre 2006 5 15 /09 /2006 14:39
de ce que j’ai pu constater jusqu’ici, non seulement moscou est une ville immense et immensément peuplée (11 millions d’habitants fourmillant sur 1 million de km2 et quelque), mais c’est également une ville où règne l’esprit de foule… ou de défoule, selon le point de vue d’où on se place. selon l’endroit d’où l’on vient, sans aucun doute aussi. deux très bons exemples me viennent, entre autres, ici : le trafic en ville et le métro.
 
*
on pacte donc nos bagages dans une minivan du type panier à salade gris sale. le ciel, gris, n’est pas vraiment là pour nous prismacolorer le paysage à la sortie d’un aéroport grisounettement dull, mais au moins on respir un air frais et on est enfin dehors. notre chauffeur, impassible et à l’air plutôt désillusionné intégral (eh oui, il avait les cheveux… gris), loade la minivan en entassant les paquets difformes (2 ou 3 sur les quelque 25 paquets avaient une shape rectiligne… dont le mien) les uns sur les autres, sans grand souci de leur poids ou même de la visibilité qui en résulterait une fois tout placé. si bien que dans le temps de le dire, la van se met à pencher légèrement par en arrière et, à moins que son rétroviseur fonctionne à infrarouge ou à rayons x, ce qui aurait été des plus surprenant (d’ailleurs l’idée m’est venue bien des jours après, ce qui donne l’étanchéité de la franche impression qui nous avait traversés tous les 20 lorsqu’on s’est mis à embarquer là-dedans), on a tous vite compris que la seule direction envisageable désormais serait le périmètre allant du dash vers l’horizon. et, pour la plupart d’entre nous, les côtés vitrés de la minivan. ce qui donnait au moins un point de vue particulier sur le paysage qui allait maintenant se dérouler devant nos yeux.
 
*
 
d’abord, un bout de campagne. végétation pas trop dépaysante. même que ça faisait penser à certaines routes de la beauce. verts épais, arbres touffus. mais les tronc d’arbres sont plus dénudés et ont presque tous une grosse bande blanche d’un mètre à partir du sol. on remarque quand même assez vite que la région presque en entier est en construction. des grosses cabanes… en perspective, hein. parce qu’au premier coup d’œil, c’est pas évident évident. autant de chantiers (très laids et très bordéliques) qu’on projète de cabanes en fait. et autour des maisons déjà construites, un beau gros mur bien épais recouvert de tôlette de diverses couleurs (avec une préférence pour le rouge délavé et le bleu-vert passé au buffer), grugée de rouille et mesurant au moins un bon 3 à 4 mètres. non seulement ce n’est pas trop rassurant, mais surtout ça dégage une impression vraiment downante dans l’ensemble paysager.
 
au sortir de la campagne (où, petite anecdote historico-intéressante en passant, est marqué l’endroit où l’avancée allemande en terre russe, durant la 2e guerre mondiale, fut stopée), on aura pu voir des meutes de chiens en liberté et, aussi bizarre que ça puisse paraître, bien des vaches et… ce qui nous a semblé à tous des taureaux. (une vache avec des cornes, c’est pas un taureau? un taureau russe, ça existe-t-u? autant de questions encore restées sans réponse…) mais j’avoue que mes notions de zoologie étaient parasitées par l’attention que je portais sur la vitesse à laquelle la route défilait et l’envie d’en voir le plus possible avant que la noirceur pogne plus ferme. des vaches et des taureaux donc (mettons) qui se baladent comme ça en liberté, autour d’une vieille pompe à essence, dans un clos de bord de route un peu passant, le long des palissades de tôlette…
 
ce qui me fait penser qu’à moscou, t’es aussi ben de savoir mauditement bien chauffer, quel que soit le bolide que tu chauffes. au bout d’un certain temps dans le panier à salade, à regarder défiler le paysage, l’un d’entre nous, au sens de l’observation un peu plus analytique, nous fit remarquer que les rues qu’on avait parcourues jusqu’ici avaient toutes un point en commun (autre que le simple fait d’héberger chiens-chiens, vaches et… taureaux, là) : pas de signalisation. pas une saudine de pancarte. pas un stop. pas un céder. à peine un nom de rue. et encore moins un feu de signalisation. ce qui alimenta de plus belle notre soif d’exotisme, faut en convenir, mais d’une manière bizarre. à partir de cette observation, le groupe se mit à regarder avec une attention disons différente à l’extérieur de la minivan, et une espèce de sourire nerveux envahit l’habitacle en entier (mot choisi expressément pour les fins de l’effet isotopique voulu).
 
(petite parenthèse. la faune automobile de moscou est très intéressante à observer. autant dans les petites rues on peut voir des caisses de luxe, de méga-hyper-luxe à part ça, autant dans les artères principales c’est une déclinaison infinie de tous les types de ladas imaginables. et depuis que je suis ici, j’ai constaté que deep inside j’avais toujours entretenu une inébranlable mais refoulée affection pour ce char (son passage au québec fut si court). et surtout quand il est sale. aucune idée pourquoi. mauve, bleue, blanche, rouge vin, vert forêt, crème ou à l’orange, une lada, si c’est pas sale, c’est presque pas une lada. en fait j’la regarde même pas. j’ai même pensé me faire un carnet de photos, ici, des ladas qui participent à entretenir ce fantasme. à venir.)
 
les artères principales à moscou sont proprement cacophoniques. là, oui, il y a une forme de signalisation. ça rassure un peu et ça nous dit que les dirigeants on malgré tout quelque part un certain cœur. mais l’autorité ici, et on comprend ça assez tôt, semble reposer à 80% sur un show-off très bien entretenu (avec amour, même) et à 20% sur une sincère envie de sanctionner. et là, pour celui qui daigne avoir le malheur de se prendre un orteil dans le 20%, j’ose pas trop m’imaginer ce qui pourrait se passer, mais disons qu’on peut extrapoler assez facilement à partir de ce que les bettes des agents peuvent nous suggérer. sont là, cool, s’fendront pas en 4 pour te venir en aide ni te protéger si tu t’fais pickpocketter. mais maudit qu’y vont triper d’te rançonner pour n’importe quelle imbécillité… à condition que tu piles en plein sur la case du 20%. sont aussi excellent pour te guetter. même que j’irais jusqu’à dire qu’ils n’hésitent même pas à tenter d’t’y apâter.
 
mais quand même. bien que j’aie vu quelques voitures de polices ici et là sur les bords de rues de notre quartier plutôt calme et cossu, j’ai aucune idée du moyen que les policiers pourraient imaginer pour aller faire respecter la loi dans un trafic pareil.
 
non, mais faut vraiment le voir pour le croire. j’essaie quand même.
 
un tapon de toits de char se profile à l’approche d’un carrefour achalandé. on se lance directement là-dedans et on croit pas vraiment ça. nous, les « américains », on est encore trop cartésiens (même les français sont pas assez cartésiens, c’est tout dire). on a pas encore évolué, c’t’à croire. on se dit encore que, normalement, à une intersection, à moins que les chars aient un désign particulier, mais on pourrait pas croire à ça encore, un toit de char c’est résolment rectiligne. avec deux parallèles dans un sens et deux parallèles dans l’autre sens. à la jonction desquelles parallèles se trouve en principe un angle de 90 degrés. en gros, là, pour nous, un toit de char vu de loin, c’est : 4 droites disposées de telle sorte qu’à la rencontre de chacune se trouve un angle droit. et donc si on arrive dans un embranchement d’intersection plutôt bondé, normalement, l’espèce de ligne que forme la totalité des voitures qui attendent ensemble devrait faire une espèce de droite continue juuuuusqu’au dernier char en avant, soit celui qui se mettra à traverser le premier au moment où la rouge virera varte. bon yeu, ça semble compliqué comme ça, mais c’est si simple.
 
ici à moscou,
euh, non.
 
en fait,
ici à moscou,
y a presque rien de droit.
presque rien de régulier.
(et j’en conterai d’autres).
et les moscovites tripent au fond là-dedans.
(mais je reviendrai là-dessus aussi).
 
les étrangers, eux,
euh, y comprennent pas tout de suite tout de suite.
mais faut leur donner qu’c’est pas évident non plus.
 
y faut donc s’imaginer 4000 chars disposés dans tous les sens. comme garochés là. avec certains amoncellements de chars par endroits, qui vont théoriquement dans la même direction (mais qui qu’on est pour le savoir). s’entreklaxonnant à en perdre le sens de l’orientation. des mecs qui font les 100 pas entre les voitures, soit invectivant un twit à 100m d’eux, dont le char ou la fourgonnette a, pendant qu’on regardait ailleurs, fendu perpendiculairement et miraculeusement la foule de tôle, soit papotant dans leur cellulaire en attendant que ça bouge un peu dans leur coin de trafic. ou plus loin, deux mecs têtes sorties jusqu’au torse d’la vitre de leur portière, qui se beuglent après en cyrillique, un bras tapotant la tempe et un autre brandissant un poing. et le reste de la gang, accrochés à leur volant et trop concentrés à observer le moindre mouvement des voitures autour d’eux pour penser perdre patience, lançant des regards qui dénotent un esprit de stratège très aiguisé dans un rayon de 4 ou 5 chars autour du leur et envisageant un plan de sortie qui, d’un centimètre à l’autre, semble voué à irrésolument s’effondrer comme un château de carte, éternellement à refaire.
 
mais ces sysiphes d’la caisse sont aussi très acharnés et on constate que les embouteillages moscovites sont volontiers et gaiement fréquentés, sinon provoqués. c’est normal, nous dit-on. c’est comme ça. ah bon.
 
à moscou, la courtoisie au volant, c’est mortel, qu’on se le dise. et j’ai pas encore vu un accident. c’est tout dire.
 
*
 
prenons le schéma dynamique du trafic routier et appliquons-le maintenant à un autre trafic, celui, humain, du métro. simple problème de translation au premier abord. mais intervient rapidement une variante. une légère variante. une tite tite variante mais grosse comme une crotte de nez. une crotte de nez de nez plein, mettons. une crotte de nez de nez plein d’éléphant du caucase (y a des éléphants au caucase, qu’j’en voie pas un ostiner…). une crotte de nez de nez plein d’éléphant… ok, ok, ça va, j’arrête là, j’pense que l’idée est là.
 
eh bien, comme beaucoup le savent qui aiment bien se la péter culturelle branchée outre-mer, le métro de moscou est réputé pour la grande beauté de ses stations. ce qui est très vrai. du marbre partout (ou du moins ce qui en a l’air; on a pas tous nos diplômes en « roches et grenailles »), des vitraux soviétiques, des dômes immenses à la grec (staline était un amateur; c’est pourquoi il s’est mis un jour à commander qu’on pioche sur les bâtisses d’inspiration bizantine qui ponctuaient la ville, toutes en courbes félines du genre qu’ont rien compris, et qu’on remplace ça par des lignes droites; car il était du type idéal-classique-antique hein, c’est c’qu’il faut comprendre… ce qui me fait penser que c’est probablement de là en grande partie que provient l’horreur que semblent entretenir les moscovites pour tout ce qui est trop en ordre… bref, j’y reviendrai bien) et très bien ornés, des étoiles, des fauçilles et des marteaux incrustés un peu partout dans les murs, rouges ou pas, le tout finement baigné d’un éclairage qui sait mettre en valeur les subtilités des ornements. c’est opulent, c’est riche et ça donne à penser que staline au fond pouvait parfois avoir des plans fascinants pour ses camarades citoyens… mais aussi que cette fascination devait impérativement se vivre à plusieurs mètres sous terre… (on fait en effet très souvent dans la critique socio-poétique, sur le blog.)
 
aux heures les plus achalandées (et j’ai pas encore trop compris c’était lesquelles précisément, même après avoir interrogé mes étudiantes russes à ce sujet…), les camarades moscovites envahissent les couloirs des stations avec une avidité comparable à celle que déploient les automobilistes lorsqu’ils abordent un bon gros trafic juteux. comparable si ce n’est qu’ils semblent seulement faire faire à l’esprit de foule un pas de plus, cautionné sans doute par le fait que les carcasses de fer ne les encombrant plus ils peuvent ici laisser un cours beeeaaaucoup plus libre à leurs envies de s’entremontrer que, bordel de sainte-calvaserie, trop d’monde en ville à un m’ment d’né, là, ça va toujours ben faire.
 
j’sais pas trop comment décrire ça, en fait.
 
les escaliers roulant qui mènent aux profondeur des stations (très profondes), ça, ça va. faut juste faire attention en posant le pied sur le tapis roulant. mais une fois là-dessus, ça file en titi. les gens sont tout de même posés, la plupart du temps en train de mater de l’autre côté, parmi les visages qui défilent sur l’escalier en sens inverse du leur. mais on peut aussi soupçonner ceux qui descendent en train d’y macérer une légère et mystérieuse anticipation. en attendant, on savour le p’tit tour.
 
c’est plutôt une fois en bas, quand t’as réussi à spotter ta destination et que tu patientes en attendant le prochain métro. qui ne tarde pas trop, point positif et très cool. et alors… c’est la… débandade? anyway. objectif « coûte que coûte, moi j’me fourre là-dedans tu peux être sûr, pis fuck toi ». voilà qui pourrait être une espèce de résumé éclair et bien poli du phénomène. du phénomène. c’est ça qu’j’ai dit.
 
bon, parce que si t’es pas trop habitué ou si ça t’est jamais trop arrivé d’avoir peur de pas rentrer dans un wagon (et inutile d’attendre le prochain pour que ça se calme, hein, parfois c’est encore pire. hein, c’est ça souvent, choisir, que grand-maman à disait…), fais confiance aux autres pour t’en inculquer quelque chose comme la culture. en opérant une grande pression par en avant, à deux avant-bras à l’horizontal, toi, les coudes légèrement en saillie, bien droit devant soi, on peut très confortablement assurer à 3, 4 sinon plus de camarades qu’ils vont se trouver avec nous de l’autre bord des portes. soit dehors, soit dedans. car le service est aussi offert pour la sortie. et une fois à l’intérieur, si la chaleur humaine t’écoeure, ben t’es aussi bien de te faire des bonnes jambes et oublier le métro moscovite à jamais.
 
un vrai sac à surprise, les séances de sardines-en-wagon. garanti. et pas cher, hein. me rappelle pus combien exactement, mais c’est beeeen pas cher.
 
quand même, chaque fois j’me considère ô combien chanceux de ne pas ô être ô une fille. ça doit être long, être une fille, dans l’métro d’moscou.
 
et puisqu’y faut ben en sortir un m’ment d’né… là par contre, on peut ajouter à l’ambiance mentale du newbie une légère augmentation du facteur risque de se péter la fiole par terre décuplé par le facteur « nervosité proportionnelle à l’endroit où le flot humain t’a gentiment transporté à partir du point de ton entrée, par rapport à la sortie ». car les allées et venues provoquées à chaque station brassent toujours immanquablement un peu la foule. et les noms de stations ne sont pas affichées électroniquement à l’intérieur des wagons, donc t’as intérêt à focusser et surtout à te méfier des ressacs violents que chaque station peut réserver. au mieux tenir un poteau graisseux. au pire, t’accoter sur un dos ou une épaule sûre. c’est donc avec une amère appréhension sensiblement upgradée par l’expérience vécue lors du « fourrage » qu’on s’attèle pour la sortie, et on tient bien fermement ses effets personnels et ses poches. et rebelotte. « bon, qui se propose pour pousser dans l’tas, ici, là? enweille don’ mon sergeï, t’étais pas pire tantôt! ah tu descend pas ici? ok, quelqu’un d’autre peut-être? » (et anyway y en a toujours un ou une qui est beeeen willing et beeeeen gros conscientisé au phénomène du roulement de la clientèle. c’t’à croire qu’on les paye pour ça. et ça s’rait pas surprenant, r’marquez ben.)
 
mais quoique ça puisse paraître un peu rustre, vu comme ça, dans le syle cohabitation sociale, les plus philosophes comprennent quand même vite le sens du projet et certains peuvent même y prendre goût. (pour les chars, c’est p’t’être autre chose, quand même.)
 
moi par exemple. personnellement très philosophe de nature (sauf quand ça m’vise directement, je l’avoue), je me suis surpris à cramper en masse, et ce, dès ma 2e expérience. j’suis pas encore rendu à l’étape d’aider le troupeau (on s’garde une tite gêne dans notre envie de s’intégrer), mais je suis bien capable d’apprécier en secret ces quelques manifestations de l’esprit de (dé)foule, où on peut détecter une facture résolument capitaliste-arriviste-loi-d’la-jungliste, mais où au fond se dégage de l’ensemble un relens de vivre-ensemble pittoresquement et indécrottablement communiste.
 
et je sais également que chaque expérience en elle-même est un coup de dé devant l’éternel et qu’elle risque à tout moment de faire basculer le fun noir en vrai cauchemard. mais praise the lord, j’ai pas eu encore à vivre ça thank you ben.
 
*
 
à venir : ouvre ta yeule et borsch. sacrament qu’le beat est plate ici. et des emplois-ça-t’tente-tu.
 
пожалуйста!
 
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Par Math - Publié dans : mathvmoskvje
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